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Traduit pour la première fois en France aux éditio...

Traduit pour la première fois en France aux éditions Globe, Ted Conover est un héritier du nouveau journalisme.

Ted Conover vérifie ses infos auprès d’un migrant, 1985 © Phil Decker

À l’époque où je rédigeais Les Coyotes, la situation en Amérique semblait unique en son genre : les États-Unis et le Mexique sont séparés par la plus longue frontière au monde entre un pays développé et un autre moins développé. Celle-ci est bien plus étendue que n’importe quelle frontière européenne, et l’écart entre les niveaux de vie au nord et au sud de cette démarcation est tellement flagrant qu’on constate une énorme différence d’échelle entre les efforts à fournir pour juguler le flux migratoire dans cette zone et les moyens mis en place dans d’autres régions du monde.

Aujourd’hui, je me rends compte à quel point cette vision des choses était étriquée. L’équation entre prospérité et stabilité européennes, d’un côté, et guerre et besoin, de l’autre, engendre une migration de masse. La mer n’est en fait pas une barrière naturelle si efficace, et même les vraies frontières ne suffisent pas à endiguer le raz-de-marée migratoire. À l’heure où j’écris ces lignes, l’Europe est en proie à des pressions migratoires d’une magnitude inédite depuis la Seconde Guerre mondiale. Tant de désespoir et de souffrance ont vu sourdre des symboles poignants, comme ce clandestin soudanais qui a parcouru 50 kilomètres à pied depuis Calais via le tunnel sous la Manche, escaladant 4 grillages et déjouant 400 caméras de sécurité ; il avait presque atteint l’Angleterre quand il a été appréhendé. Ou encore comme ce petit Syrien de trois ans, Aylan Kurdi, photographié mort, échoué, sur une plage turque.

Les migrants sont des centaines à périr en mer tous les jours. La semaine dernière, on a pu apprendre dans la presse une nouvelle similaire, qui fera écho (en pire) à d’autres histoires pour ceux qui suivent de près la situation à la frontière méridionale des États-Unis : 71 migrants ont été retrouvés morts dans un camion abandonné sur le bas-côté d’une route autrichienne. Si les passeurs (ou coyotes pour les migrants avec qui j’ai voyagé) sont parfois d’un grand secours aux migrants, ils peuvent aussi leur être fatals.

Depuis que j’ai écrit ce livre, une nouvelle tendance est apparue : les actes terroristes découlant de l’immigration, officielle comme clandestine. De ce que j’en ai vu, la grande majorité des immigrants sont reconnaissants qu’on leur offre la chance de démarrer une nouvelle vie, meilleure, et travaillent d’arrache-pied pour se bonifier et embellir leurs nouveaux foyers. Mais il y a des exceptions, nous le savons, aux États-Unis comme ailleurs.

En d’autres termes, la situation américaine n’est pas unique en son genre. Et elle est loin d’être figée : la dernière vague d’immigration en date provient non pas du Mexique mais d’Amérique centrale, un flux composé en grande partie de mères et d’enfants fuyant des affrontements dans leurs pays. Si elle diffère d’une région à l’autre du globe, dans le fond, l’immigration est partout la même : un processus ancré dans les grandes dynamiques antagonistes (richesse/pauvreté, paix/troubles, tendances mondiales/parcours individuels).

Les Coyotes est le récit d’une rencontre avec l’immigration sur le terrain, de mon immersion dans des vies que tout opposait à la mienne. Il ne s’agit pas d’une apologie de l’immigration, ni d’un plaidoyer en sa faveur. J’envisage plutôt ce livre comme un moyen de vivre la migration de l’intérieur. Cette expérience personnelle que j’ai faite, le lecteur peut y goûter par procuration.

L’animosité envers les immigrés révèle la face la plus obscure d’un pays. Elle n’est pas l’apanage des pays de l’OTAN dirigés par la droite. Dernièrement, des migrants se sont heurtés à une violente répression en Afrique du Sud, et des migrants venus d’Afrique subsaharienne ont subi des sévices au Maroc. En règle générale, ceux qui se sentent menacés se situent en bas de la chaîne alimentaire économique, ce sont les citoyens les plus susceptibles d’avoir à défendre leur bifteck contre les immigrés. Comme je le relate dans Les Coyotes, je me suis vu refuser un travail dans le bâtiment à cause de ma nationalité américaine. Ce genre de situation est inadmissible.

De même que l’immigration accable parfois les citoyens les plus démunis, dans mon pays, elle sollicite davantage les institutions gouvernementales les moins bien loties : school districts, commissariats de police et hôpitaux en zone frontalière. Ce phénomène se vérifie en Europe, à échelles nationale et internationale. Les pays des Balkans (la Croatie et la Serbie, par exemple), la Turquie, la Grèce et l’Italie, qui sont plus proches géographiquement des pays natals des réfugies, et la Hongrie doivent assumer la gestion de nombreux sans-papiers qui, bien souvent, sont juste en transit sur leur territoire. La France elle-même ploie sous le nombre croissant de migrants agglutinés dans des camps non loin de Calais, dans l’espoir de fouler un jour le sol britannique. La seule solution possible, hormis la répression à tout-va (option indéfendable à bien des égards), c’est que les nations prenant financièrement en charge le déplacement des réfugiés se constituent en communauté pour apporter une réponse collective et – scénario idéal – s’unissent pour élaborer une politique étrangère cohérente à même de faire régner la paix et la prospérité dans ces pays fuis en masse. Parce que tous les êtres humains (ceux qu’il m’a été donné de croiser, du moins) préféreraient rester dans leur pays, s’ils avaient la certitude d’y être en sécurité et de pouvoir joindre les deux bouts.

Tant que le monde continuera de se rétrécir et sa population d’augmenter, tant que l’humanité demeurera incapable de se prémunir contre les dissensions et les privations qui poussent les gens à quitter leur chez-eux, l’immigration pèsera au-dessus de nos têtes telle une épée de Damoclès. Le meilleur moyen de soutenir une approche plus humaine du problème, c’est de prêter attention à l’histoire de chaque individu.

Autrement dit, plus la polémique prend de l’ampleur, plus on oublie facilement qu’il est question de vies, de personnes, d’individus. Et si l’immigration touche à un certain nombre de thématiques de fond, il me semble, après toutes ces années, qu’en essence, une seule question importe vraiment : qui est mon voisin ? 

Libre à chacun d’inventer sa propre réponse.

Pour certains, mon voisin, c’est le type qui habite dans ma rue, dans mon bâtiment, dans mon village. Quelqu’un que je suis capable de reconnaître, même si je ne l’ai pas rencontré à proprement parler.

Mon voisin, je le vois comme quelqu’un avec qui discuter ou manger sur le pouce, avec qui partager un petit quelque chose.

Agir dans l’intérêt de la société, c’est faire quelque chose qui rendrait le monde meilleur si chacun d’entre nous faisait de même. J’ai l’intuition que le monde se porterait bien mieux si nous considérions davantage de gens comme nos voisins.

Ted Conover, New York, 28 août 2015